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 1905-12-31, “Nouveaux Détails sur les Frères Wright et Leur Aéroplane”, L’Auto, Paris, December 31, 1905.

 

NOUVEAUX DÉTAILS SUR LES FRÈRES WRIGHT ET LEUR AÉROPLANE

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Une lettre reçue par M. Frank S. Lahm. — Conversation avec les Wright. — Visite au champ d’expériences. — Nouveaux témoignages.

 

Voici l’intéressante lettre dont M. Frank S. Lahm donna connaissance hier à la Commission d’aviation de l’Aéro Club de France, dans la séance que présidait M. Ernest Archdeacon, qui s’est fait en France depuis longtemps l’apôtre de la locomotion aérienne par le plus lourd que l’air. Avec son amabilité coutumière, dont nous ne saurions trop le remercier, M. Lahm voulut bien nous la communiquer.

A la lecture de l’article de l’Auto M. Lahm câblait à un de ses parents, M. Weawer fils, de vérifier les assertions des frères Wright.

M. Weawer fils, ne comprenant pas de quoi il s’agissait et croyant à une dépêche d’affaires, la transmet à son père, à ce moment-là à Chicago. Pas plus au courant que son fils, M. Weawer père télégraphiait à tout hasard à « Wright Dayton », et après des péripéties qui rappellent celles que nous conta Robert Coquelle, il réussit à les découvrir. M. Weawer envoya alors à M. Lahm le bref télégramme de confirmation que nous avons publié. Voici maintenant la lettre détaillée qui suivait, traduite aussi littéralement que possible:

 

Mansfield, Ohio, 6 décembre 1905.

Le 1er décembre, étant à Chicago au « Grand Pacific Hôtel », après une journée fatigante, je m’étais couché de bonne heure. Je commençais à m’endormir lorsque, tout à coup, la sonnette du téléphone de ma chambre me réveillait et on m’annonçait un télégramme. Je le fis monter: « Vérifiez prétentions Wright frères, si nécessaire, allez Dayton; réponse par câble »; je n’y comprenais rien. Comme la chose semblait très importante, je me décidai à demander aux frères Wright; certainement eux, ils comprendraient. Je leur télégraphiai donc et retournai au lit pour jouir du sommeil du juste, en attendant la réponse pour le lendemain matin. Mais après la réception de cette réponse, je n’étais pas plus avancé. Désespéré, je télégraphiai de nouveau: « Connaissez-vous  Frank Lahm de Paris? » La réponse ne se faisait pas attendre: « Oui, Lahm, l’aéronaute français ».

Cependant, l’idée ne me quittait pas d’avoir entendu parler quelque part des frères Wright. Aussitôt que j’ai vu le mot « aéronaute », je me suis dit: « Ce doivent être les frères dont j’ai entendu parler il y a quelques années à propos d’essais d’un aéroplane en Caroline; je me suis empressé de leur télégraphier que je serais à Dayton le lendemain matin. Et le lendemain, à sept heures, j’y étais. J’ai demandé à plusieurs personnes si elles connaissaient une Maison Wright frères dans la ville, mais personne ne pouvait me renseigner. Le nom n’existait pas dans le « Bottin » et personne ne semblait avoir entendu parler d’une « fliyng machine ». Alors, je suis allé au bureau du télégraphe, car je savais bien que mes télégrammes avaient été livrés; finalement, on a fait venir le gamin qui les avait portés et c’est lui qui m’a indiqué l’adresse. En rentrant à l’hôtel, j’ai trouvé M. Orville Wright, le plus jeune des frères, qui m’attendait et qui n’en savait pas plus long que moi sur ce que pouvaient vouloir dire et votre télégramme et les miens.

Tout à coup, nous avons saisi tous les deux ce que vous vouliez, et M. Wright m’a dit qu’il ferait tout ce qui dépendait de lui pour vous donner satisfaction; que tout ce qu’il avait avancé dans sa lettre a été accompli; que c’était la vérité et rien que la vérité. Du reste, son apparence désarmait tout soupçon. Un jeune homme d’une trentaine d’années, svelte, visage du poète plutôt que d’inventeur ou de brasseur d’affaires. Sa tête et son visage rappellent Edgar Allen Poe. Du reste, très modeste en parlant de ce qu’ils ont accompli son frère et lui, il semble plutôt chercher la gloire, — qui ne peut manquer de leur venir, à la suite de leur grande trouvaille de la navigation aérienne par le plus lourd que l’air — qu’une récompense pécuniaire.

Il m’a dit que l’endroit où ils ont fait leurs expériences se trouvait à 12 kilomètres de là; nous avons pris promptement le tramway et en moins d’une heure nous y étions.

Un champ immense de 90 acres — plat, ce que nous appelons un pré, — avec de l’herbe mais plein de monticules. A un tiers de kilomètre, on apercevait le petit hangar où on remisait l’aéroplane pendant le temps des expériences? A part cela, pas d’obstacles excepté trois arbres assez éloignés à droite et qui indiquaient la limite des vols en cercle.

Pendant notre trajet en tramway, M. Wright m’avait brièvement raconté ce qu’ils avaient fait pendant la saison 1905, qui a été terminée brusquement le 5 octobre pour des raisons que je donnerai plus tard. Pendant la saison, ils avaient fait environ 50 vols; les premiers, d’un succès relatif; cependant, après des changements et des modifications successivement apportées à l’appareil, ils remarquaient, à la fin de chaque semaine, qu’il y avait des progrès importants. A partir du 15 septembre jusqu’à la fin de la saison, on n’a rien changé à l’appareil. Le châssis est fait en bois de larix ou mélèze (larch wood). La largeur d’un bout à l’autre est de 40 pieds. Le moteur à gazoline, d’une construction spéciale — fabriqué par eux-mêmes — présente une grande ressemblance avec le moteur d’automobile de la marque « Pope-Toledo »; sa force est de 12 à 15 chevaux. Il pèse 240 livres. Le châssis est recouvert de mousseline ordinaire mais de bonne qualité. Pas d’effort spécial pour arriver à construire légèrement, mais, au contraire, un véritable soin de construire solidement de façon à supporter des chocs. L’appareil est muni de patins comme un traîneau, et assez hauts pour protéger les hélices des chocs à l’atterrissage. L’appareil complet avec moteur pèze 925 livres.

L’opérateur se tient étendu horizontalement sur le ventre et aussi près que possible du châssis. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, le fait est prouvé qu’un poids suspendu plus bas que le centre de gravité aurait pour effet de faire basculer l’appareil — par conséquent, tout le poids est ramassé autant que possible dans un plan commun — à peu près comme un oiseau en volant rapproche ses pattes de son corps. Il n’y a pas de gouvernail proprement dit. Ce qu’on pourrait appeler la queue s’allonge à l’arrière, mais s’emploie uniquement pour changer la direction verticale. On gouverne d’une autre façon, tant pour décrire des huit que pour exécuter un grand cercle lorsqu’on file avec la rapidité d’un éclair.

Finalement, vers le 1er octobre, le moteur était en état de faire des vols d’une certaine distance. Avant cette date, on avait fait des vols de 10, 11 et 12 milles. Le 3 octobre, on a fait 16 milles; le 4 octobre, 21 milles et le 5 octobre, le record, 24 milles 1/4, et on s’arrêta parce que l’essence manquait. Ce jour-là, c’était le frère aîné qui opérait. Ils opèrent à tour de rôle. M. Wright pèse 145 livres et l’appareil portait en plus 50 livres de fer attachées à l’avant de l’appareil. L’immense oiseau a fait le tour du cercle 29 fois en 38 minutes. Parfois, avec le vent favorable, la vitesse atteignait un mille par minute. (A peu près 1 kilom. 1/2 par minute). Il n’est pas étonnant que quelques spectateurs aient presque perdu la tête en voyant passer la machine comme un ouragan, car il faut vous rappeler qu’elle n’était pas à plus de 20 mètres du sol, c’est-à-dire juste au-dessus des cimes des arbres, en moyenne. Seulement, aux virages on augmentait légèrement la hauteur. M. Wright m’a dit qu’il a fait un vol de 4 milles tout en tenant l’appareil si près du sol, qu’il n’a pas dépassé 10 pied (3 mètres). Ceci indique une maîtrise absolue de l’appareil dans le sens vertical.

Pour des raisons faciles à comprendre, les frères Wright ont tenu ces expériences aussi secrètes que possible. Les voitures du tramway électrique passent toutes les trente minutes; ils ont arrangé leurs vols en conséquence et ont ainsi pu éviter d’être remarqués des voyageurs. Les fermiers d’alentour sont les seuls qui aient eu l’occasion de bien voir les expériences; après deux ans d’essais, ils étaient blasés là-dessus.

M. D. Beard habite l’autre côté de la route de Springfield, près du champ d’expériences; c’est chez lui que M. Wright m’a amené d’abord. J’ai trouvé un homme intelligent, âgé de soixante ans. Il m’a parlé des expériences qui se passaient sous ses yeux depuis longtemps, et m’a assure qu’il ne pouvait pas y avoir de doute quant aux vols. Il les a souvent remarqués et spécialement la série qui a pris fin le 5 octobre de cette année. Nous sommes allés ensuite chez le fermier Stauffer qui demeure un kilomètre plus loin. C’est le vrai type de fermier américain, bavard, au visage enjoué. Il a en bail la ferme où se trouve le champ d’expériences. Le 5 octobre, il travaillait dans le champ à côte, où le terrain est plus élevé que le pré. Lorsqu’il a remarque l’aéroplane en l’air, il disait a l’homme qui l’aidait: « Voilà les Wright qui recommencent », et il continuait son travail, mais, en même temps, avec un œil sur l’immense oiseau blanc qui suivait sa course autour du champ. « Je continuais toujours mon travail, ajouta-t-il, jusqu’à ce que j’arrive à la barrière, la sacrée chose tournait toujours, je croyais qu’elle ne s’arrêterait jamais ». Je lui ai demande combien de temps il pensait que le vol avait duré, et il m’a répondu que cela lui semblait bien avoir duré une heure.

Ensuite, nous sommes rentrés en ville. Nous sommes allés voir M. W. C. Foust, un ami de M. Wright. Sur invitation, M. Foust avait assisté à l’essai du 5 octobre et il m’en a donné le récit. Il a noté la durée du vol et a compté le nombre de fois que l’aéroplane a fait le tour du champ. M. Foust est jeune et enthousiaste, et malgré que les frères Wright lui eussent dit de ne pas parler de ce qu’il avait vu, il n’a pas pu s’en empêcher et il en a si bien parlé que, le lendemain, le champ était envahi d’une foule de curieux, les barrières étaient ornées de démons du « kodak »; avec regret, les frères Wright se virent forcés d’arrêter leur travail. Ils ont démonté leur machine et l’ont fait rentrer en ville. Le travail pratique de 1905 a pris fin.

Ensuite, je suis allé à la maison coquette de ceux qui ont découvert « la seule chose nouvelle sous le soleil ». Ils vivent modestement avec leur père qui est pasteur. J’ai trouvé le frère aîné, Wilbur, encore plus calme, moins démonstratif, que son frère; type d’étudiant et de reclus. Ni l’un ni l’autre n’est marié. Comme M. Wright l’a dit lui-même: « Nous avons bien compris que nous ne pourrions pas nous permettre en même temps les frais d’une famille et d’une machine volante. » Il y a douze ans qu’ils ont entrepris la fabrication de bicyclettes — mais ils l’ont graduellement abandonnée. Tout jeunes, ils étaient déjà inventeurs — une de leurs inventions est une presse à imprimer qui, à cause de sa nouveauté, a attiré une certaine attention. De très bonne heure, ils ont commencé à s’occuper de navigation aérienne. Ils avaient étudié spécialement les lois qui règlent le vol des oiseaux, et ils ont fait des tableaux d’une certaine valeur relatifs à la pression du vent et s’appliquant à l’aéroplane. En ceci, ils ont découvert beaucoup d’erreurs dans les déductions faites et dans les règles établies par d’autres qui sont considérés comme des autorités en la matière. Ils estiment également que Lillienthal était très avancé sur d’autres qui sont venus après lui.

Ils ont apporté beaucoup d’attention et de travail à la construction scientifique du meilleur système de moteur, à la disposition des ailes et hélices, à leurs dimensions, et il semble que leur succès prouve qu’ils savent plus que d’autres, dans ce champ de recherches. J’y étais le dimanche et c’est pour cette raison que je n’ai pas vu toutes les personnes citées comme témoins. Ci-inclus une lettre que je viens de recevoir qui donne d’autres références. — WEAWER.

 

Nous avons tenu à respecter le plus possible le texte de cette traduction, faite par un américain; il s’en dégage un accent de simplicité et de sincérité incontestables. M. Lahm tient son correspondant pour l’homme le plus digne de foi et aussi le plus capable de bien juger des déclarations qui lui ont été faites. C’est cette lettre qui acheva d’asseoir sa conviction et l’engagea à se porter garant de la véracité des frères Wright. Si l’on considère, en outre, qu’elle nous apporte de nouveaux témoignages, que les détails de fait concordent avec les renseignements recueillis par ailleurs, il semble de plus en plus difficile de ne point partager son opinion.