Home | Wright Brothers |
 

 1905-12-23, Robert Coquelle, “La Conquête de l’Air par deux Marchands de Cycles”, L’Auto, Paris, Samedi 23 décembre 1905, Scrapbook - Library of Congress, US.

 

La Conquête de l’Air par deux Marchands de Cycles

————

L’AUTO” A DAYTON (OHIO)

——

Comment un ancien champion cycliste, Johanny S. Johnson, introduisit un rédacteur de « l’Auto » dans l’atelier des frères Wright.

 

L’affaire Wright!... Reprenant une phrase désormais tombée dans l’histoire, je dirai tout de suite: il n’y a pas d’affaire Wright, ou du moins elle n’existe pas en Amérique.

Ici, en Europe, on a pu faire grand bruit, mener grand tapage autour de la découverte sensationnelle des deux citoyens de Dayton, mettant en doute le résultat de leurs fameuses expérience; là-bas, elle a pour ainsi dire passé inaperçue; ou plutôt elle a paru si naturelle aux Américains, elle était chose tellement prévue, que le jour de la réussite personne n’a été surpris.

Lorsque durant la course de Six Jours, je montrai à quelques Américains le câblogramme de notre directeur, m’invitant à aller au plus tôt à Deyton interviewer les frères Wright, on me répondit tout simplement: « Oh oui! ces gaillards-là ont fait quelque chose de très intéressant en septembre dernier. » 

— Mais, pourquoi n’en avez-vous pas causé dans vos journaux? Quelle raison avez-vous eue de ne pas donner à cette invention le retentissement qu’elle mérite?

— Les Wright ont toujours travaillé dans le silence. Tout chez eux se fait dans le mystère. Ils savent qu’ils ont une affaire inouïe en main et ils n’aiment pas beaucoup à ce qu’on leur donne trop de publicité... du moins en ce moment.

— Vous m’étonnez. En France, dix mille personnes auraient suivi les essais. Nos journaux auraient fait paraître des éditions spécules. Souvenez-vous de Santos-Dumont!

— C’est une question de tempérament, répliqua un de mes interlocuteurs; Santos et Wright font deux. Santos est riche. Il travaille peut-être pour la galerie, tandis que les Wright font cela en «  businessmen ». Au surplus, ce sont des malins, « smart people » comme nous disons ici.

Je pars pour Dayton, à Dayton dans l’Ohio, c’est-à-dire bien au-delà de Pittsburg, dans la Pensylvanie. Vingt-deux heures de chemin de fer, c’est quelque chose pour un Européen, mais pour l’Américain c’est une misère. Agissons donc à l’américaine et prenons dans le « Saint-Louis Express » un de ces confortable wagons « Pullman », duquel nous n’aurons plus besoin de sortir avant d’être arrivé à destination.

Le jour suivant me vit de très bonne heure débarquer à Dayton, paisible cité de 80,000 habitants, délicieusement campée sur la rivière Miami, au milieu d’horizons sans bornes, plats comme la Crau ou la Champagne pouilleuse. Dayton est en nom familier, à nous autres cyclistes. On y fabrique des bicyclettes en quantité. On y fabrique aussi des caisses-contrôle, vous savez, de ces caisses vitrées sur le clavier des-quelles il n’y a qu’à frapper un coup de poing pour indiquer le prix de la marchandise que vous venez d’acheter chez l’épicier ou le pharmacien; c’est une spécialité de Dayton, comme le pâté de canard est une spécialité d’Amiens.

Mon premier soin en arrivent là-bas fut de me mettre en quête d’un policeman susceptible de me fournir l’adresse des gens que je venais interroger:

«  — Les frères Wright! me répond le premier agent que j’interroge, oh oui! j’en ai entendu parler; ils habitent sûrement Dayton, mais où? voila ce que je ne puis vous dire. Mais, voyez donc le marchand d’automobiles dont vous apercevez le garage, là-bas, an bout de la rue. Le directeur, M. Johnson, les connaît et vous donnera volontiers l’adresse de ces « boys ».

Trente secondes ne se sont pas écoulées que je me trouve en présence du gareur, lequel, à ma plus grande stupéfaction, n’est autre que — ah! non, elle est bien bonne, je vous le donne en mille — n’est autre, dis-je, que Johnny S. Johnson, l’ex-sprinter blanc, que nous vîmes en Europe il y a bientôt dix ans, oui, Johnson, le poulain du fameux Tom Eck, le Johnson du Velodrome de la Seine, à qui Morin infligea la « pile »   magistrale que vous savez.

Nous sommes deux vieux amis, Johnny et votre serviteur. Aussi voue devinez l’empressement avec lequel mon hôte se dévêt de sa cote de mécanicien pour sauter dans une automobile qui nous conduit « en quatrième » chez les Wright.

S’il les connaît, les Wright! Et comment. Ce sont presque ses concurrents, étant un peu ses collègues,  puisqu’à leurs occupation favorites de conquérants de l’atmosphère ils ajoutent celles plus terre-à-terre de... marchands de cycles.

Les frères Wright constructeurs de bicyclettes ! Avouez que je vole de surprise en surprise.

Voilà dix ans qu’ils sont dans les affaires de cadres et de pignons. En voila cinq qu’ils s’occupent d’aviation.

Johnson a été très peu en relations avec eux. «  Mais cela n’a pas d’importance, ajoute Johnny, je vais vous présenter ils vous donneront tous les détails qui vous manquent. »

Nous sommes dans une grande rue. En face du numéro onze cents et quelques, notre automobile s’arrête. C’est là! En effet, au-dessus d’une vitrine dans laquelle sont exposées une dizaine de roues, quelques douzaine de flacons d’huile et un régiment de lanternes de bicyclettes, se détache l’enseigne suivante:

WRIGHT CYCLE COMPANY

Nous entrons. Personne. Nous pénétrons plue avant. Mais au moment où nous allons franchir une porte basse derrière laquelle se perçoivent de vagues coups de marteau, un vieillard paraît, un superbe vieillard à barbe blanche. Il se met au travers de la porte.

— Qui demandez-vous? nous dit-il brutalement.

— Les frères Wright !

— Les frères Wright sont mes fils. Il ne sont là ni l’un ni l’autre, mais si voulez les attendre je vais aller les chercher. Asseyez-vous.

L’atelier mystérieux.

Il faut croire que la vue de l’automobile devant la porte avait inspiré confiance au brave homme, car il s’éloigna sans jamais se retourner, nous laissant les seuls martres de la boutique.

L’attente fut assez longue, et ce fut rtès heureux, ajouterai-je, car elle nous permit de jeter un coup d’œil rapide à l’intérieur de l’arrière-boutique, dont tout à l’heure le « père » Wright avait si brusquement défendu la porte.

C’était l’atelier, mais non pas celui que nous nous étions figuré, avec des bicyclettes et de roues dans un coin et de la ferraille dans un autre. C’était l’atelier des inventeurs...

Bien tentant d’y entrer. Des scrupules. Allons donc! Au journaliste, et surtout à un journaliste qui vient de si loin, tout est permis. Johnson l’a si bien compris qu’il me montra le chemine…

(A suivre.)

ROBERT COQUELLE.

 

1905-12-24, Robert Coquelle, “La Conquête de l’Air par deux Marchands de Cycles”, L’Auto, Paris, Dimanche 24 décembre 1905, Scrapbook - Library of Congress, US.

 

La Conquête de l’Air par deux Marchands de Cycles

————

L’AUTO” A DAYTON (OHIO)

——

II

Dans l’atelier des frères Wright. — L’appareil, le moteur. — Silence!... — Les expériences de septembre confirmées par les inventeurs. — L’offre des Français repoussée... pour le moment. — Voyez témoins!

 

Il y a dix minutes que le « père » Wright est parti à la recherche de ses fils, lorsque nous pénétrons, Johnson et moi, dans l’arrière-boutique des deux fameux inventeurs. A première vue, nous sommes déçus. L’intérieur nous paraît presque vide. Cependant, notre attention est de suite attirée par un moteur volumineux qui est installé dans un coin de ta pièce.

Au mur et au plafond sont suspendus des panneaux de toile, plus loin des armatures en acier et en bambou. Ici, une hélice, là un carburateur…

Noue contemplons. Déjà Johnson est sur le moteur et l’inspecte dans ses moindres détails. Comme sur ce sujet, mes connaissances à moi sont plutôt restreintes, je juge plus prudent de rester près de la porte prêt à filer à la moindre alerte. Je n’ai pas tort, car tout à coup je vois un groupe s’agiter autour de notre automobile. Ce sont eux!

Nous nous rejetons en toute hâte vers l’extérieur; pour nous donner une contenance, j’appelle Johnson vers le mur et lui demande les noms des entraîneurs et des coureurs qui figurent sur un tableau-réclame d’une grande marque de pneumatiques...

A ce moment, je donnerais volontiers dix ans de la vie d’Abran pour être sûr que mes Daytoniens n’ont rien vu.

Ouf ! je respire. Ils s’avancent la main tendue, le sourire sur les lèvres:

How do you do, master Johnson?

Johnson me présente.

Il exagère, le brave Johnny. Il déclare que je viens spécialement de Paris pour acheter l’appareil. II a bien garde de parler que la course des Six Jours fut le principal but de mon voyage.

C’est Wilbur Wright, l’aîné, qui prend la parole

— Eh bien, gentleman, vous vous êtes dérange pour rien. Notre conduite est arrêtée. Nous ne montrerons rien, absolument rien. Surtout, depuis l’article qui a paru ce matin dans tous les journaux américains. Comment! la presse nous représente comme étant déjà au service l’étranger? On dit que nous nous sommes vendus à un syndicat présidé par M. Archdeacon pour un million! Tout cela est de la pure invention. Je vous le répète, notre parti est bien pris. Nous ne communiquerons plus rien à qui que ce soit.

— Permettez, M. Wright, vous avez absolument le droit de me refuser de voir votre aéroplane. Mais je ne dois pas vous cache que si vous vous obstinez à ne pas me donnez des explications complémentaires sur vos expériences, votre conduite sera sévèrement jugée par le monde aéronautique européen. On dira que vous avez « bluffé » et, qu’en fait de vol plané, vous avez surtout pris vos contemporains pour des imbéciles.

Je crois que j’ai bien fait de mettre de suite — passez-moi l’expression — les pieds dans le plat, car l’autre Wright, Orville, souffle la parole à son aîné et déclare qu’en dehors de la question de l’appareil qu’il ne peut me montrer, et pour cause — il est, paraît-il, complètement démonte — il me donnera certains renseignements qui pourront satisfaire en partie ma grande curiosité!

All Right!

Orville Wright a la parole

— Nous avons commencé, nous dit Orville Wright, nos essais d’aviation en 1900. Nous nous étions rendus dans le Nord de la Caroline, sur les bords de l’Atlantique, et là, dans le mystère le plus profond nous avions réussi à faire des choses tout à fait surprenantes. Durant trois ans, nous avons cherché et amélioré sans cesse nos appareils. Ce n’est qu’en 1904 que nous avons sérieusement commence nos expériences avec moteur.

— Quelle est la marque de votre moteur?

— La marque Wright. C’est, en effet, mon frère et moi qui avons construit le moteur de toute pièce. Il nous a causé quelques ennuis au début, mais maintenant il nous semble « presque » au point. Au mois de Mai dernier nous etions déjà les maîtres de l’atmosphère. Malheureusement, nos projets furent souvent contrecarrés pas le temps. La première fois que nous avons réussi à revenir au point de départ, un journal d’ici qui avait eu vent de notre succès fit paraître une édition spéciale. Nous courûmes chez l’imprimeur et parvînmes à arrêter l’impression moyennant une somme assez rondelette.

— Quelle somme?

— Cela n’a pas grande importance. L’essentiel pour nous était de continuer à améliorer notre invention dans le secret le plus absolu. Et nous avons réussi puisque depuis ce jour-là aucun journal d’ici n’en a soufflé mot.

— Mais… pardon, pour que la nouvelle de entre réussite n’ait pas déprisse les frontières de l’Ohio (prononcez o-aïo), il fort que vous travailliez dans un véritable secret.

— Précisément. Notre port d’attache est Sprinfield, un petit village situé à douze ou treize milles de Dayton (Se tournant vers Johnson). Du reste, je ne doute pas que M. Johnson ne se fasse un devoir de vous y conduire. Avec l’automobile, vous en avez pour une demi-heure, pas plus, bien que la route soit en très mauvais état.

Les témoins! les témoins!

— Devant combien de témoins avez-vous fait vos expériences en septembre?

— Une quinzaine, tout au plus. Et ce chiffre ne vous surprendra plus lorsque vous aurez vu l’endroit. Il n’y a, en effet, comme moyens de communication pour se rendre là-bas qu’un pauvre tramway à voie unique qui passe toutes les heures. Combien de fois y sommes-nous allés, mon frère et moi, pour ne rien faire, rien du tout. Il suffisait pour nous de voir un visage autre que ceux que nous avions l’habitude de remarquer précédemment, pour que nous ne sortirons pas de notre hangar. A force de se déranger pour rien, les plus intrépides se fatiguaient et ne revenaient plus....

— C’est égal interromprai-je, je voudrais bien interroger quelques-uns de vos spectateurs les plus assidus. Connaissez-vous au moins, leurs noms, leurs adresses?

— Mais, certainement, mon frère leur a fait décliner à tous leur état-civil. Il vous en donnerai

LE VERITABLE AEROPLANE DES FRÈRES WRIGHT

communication tout à l’heure. Maintenant, vois le compte rendu fidèle de nos ascensions en septembre.

Et Orville Wright, décidément plus loquace que son frère, me fait transcrire fidèlement ce qui suit, et qui n’est d’ailleurs que la répétition du communiqué qu’ils ont fait passer dans toute la presse.

26 septembre 1905 : Vol de 18 minutes 9 secondes pour un parcours évalué à 17 kil. 961 m; arrêté par épuisement de la provision d’essence. — 29 septembre: Vol de 19 m. 55 s., parcours de 19 kil. 570 m.; arrêt par épuisement du réservoirs. — 30 septembre. Vol de 17 m. 15 s., arrêté par l’échauffement d’un coussinet. — 3 octobre: Vol de 25 m. 5 s., parcours de 24 kil. 535 m.; nouvel échauffement d’un coussinet; un réservoir d’essence suffisant pour une heure de marche avait été installé. — 4 octobre: Vol de 33 m. 17 s., parcours de 33 kil. 456 m.; un des coussinets avait été muni d’un godet graisseur, mais l’autre chauffa; l’opérateur peut revenir néanmoins atterrir au point de départ. Enfin, le 5 octobre, vol de 38 m. 3 s., parcours de 38 kil. 956 m. Tous les coussinets munis de graisseurs fonctionnèrent bien, mais on avait oublier de refaire le plein du réservoir après une expérience préliminaire.

— Tout cela est très joli, m’empressai-je de dire aussitôt. Mais vous mettrez le comble à ma joie en me donnant des détails plus circonstanciés sur vos différentes sorties.

Tel un papillon!

— Ma foi, cher Monsieur, ce fut un peu souvent la même chose. Que vous dirai-je de plus? Nous nous  élevons avec notre appareil aussi facilement qu’un papillon poursuivi par le filet d’un enfant. Nous planons à des hauteurs variant entre 8 et 20 mètres. Nous pourrions montrer plus haut. Mais à quoi bon? Ce que nous faisons à cinq mètres du sol serait aussi facilement renouvelle à trente, quarante et cinquante mètres. Nous montons, mon frère et moi, à tour de rôle. Ce n’est pas bien malin, allez, de se diriger là-haut. Je suis sûr que, vous le premier, vous seriez très heureux de prendre votre position et de vous coucher à plat ventre sur la poutre armée. Vous savez, c’est très enivrant de filer à 60 kilomètres à l’heure et de se croire un petit oiseau...

— En effet, j’aimerais assez à retourner à Paris par la voie aérienne. Mais pour le moment je vous l’avoue, je préfère de beaucoup faire une manille aux enchères dans le fumoir d’un trains atlantique. C’est peut-être moins impressionnant mais c’est à coup sûr un peu plus prudent.

Ah! encore un avantage: nous ne pouvons avoir le mal de mer là-haut. Nul tangage chez nous. Nous planons...

Le journal-fantôme

Durant les derniers moments de notre entretien, l’autre Wright, Wilbur, avait entraîné Johnson dans le mystérieux atelier. Et, en attendant le retour de mon ami Johnny, je posai encore quelques questions à mon inventeur.

— De quelle force est votre moteur?

— Vous le saurez bientôt, car M. Johnson est actuellement occupé à l’examen, et il ne manquera pas de vous le dire.

— Ne pourrais-je avoir communication de l’édition spéciale, vous savez, le journal-fantôme que le public de Dayton ne vit pour ainsi dire jamais?

— Je ne pense pas que vous arriviez à en trouver même une copie. L’imprimeur, lui-même n’a pas dû la conserver. Et c’est grand dommage pour vous, car vous auriez eu d’un seul coup tous les renseignements que vous étés venus chercher ici.

Regrettable, en effet. Mais mon parti dès lors était bien pris. Je devais me mettre en quête immédiatement de ce journal. Je fis rappeler Johnson, qui était toujours près du moteur. Nous prîmes congé des deux Wright, et, ayant obtenu d’eux la liste des témoins qu’ils m’avaient promise, nous sortîmes du magasin des inventeurs pour aller enquêter à droite et à gauche, chez l’imprimeur, chez le fermier, chez le marchand d’essence, partout enfin où les Wright avaient pu passer. On verra demain que je n’ai pas perdu ma journée, car, non seulement j’ai eu des témoignages probants, mais j’ai également déniché le fameux journal, le journal fantôme.

ROBERT COQUELLE.

 

1905-12-25, Robert Coquelle, “La Conquête de l’Air par deux Marchands de Cycles”, L’Auto, Paris, Lundi 25 décembre 1905, Scrapbook - Library of Congress, US.

 

La Conquête de l’Air par deux Marchands de Cycles

————

L’AUTO” A DAYTON (OHIO)

——

III

Le motif du silence. — Johnny S. Johnson déclare que le moteur des Wright n’est pas au point. — A la recherche du journal-fantôme. — Un typographe qui a du flair. — En route pour la prairie de Springfield!

 

Notre visite aux frères Wright nous avait pris toute la matinée, et la promenade en automobile nous avait quelque peu mis en appétit. Nous décidâmes donc, Jonhson et votre serviteur, de jeter l’ancre devant un restaurant de bonne apparence avant de pousser plus loin nos investigations.

D’autant plus que Johnson m’avait fait, en sortant du magasin Wright, un signe de tête signifiant d’une façon péremptoire qu’il avait découvert quelque chose. Le fait nouveau quoi!

L’opinion du « White-Flyer »

A peine sommes-nous installés devant une douzaine d’huîtres, un plat de roatsbeef aux confitures, un civet de lièvre aux pruneaux, une tranche de fromage et deux cafés au lait — tout cela servi d’un seul coup, selon la coutume américaine — que Johnson me dit à brûle-pourpoint:

— Je sais maintenant la raison pour laquelle nos gaillards ne chantent pas encore victoire, et qu’ils ne veulent encore rien vendre à l’heure actuelle. Pendant que vous causiez avec Orville Wright, son frère m’a saisi le bras et, sans autre préambule, tout en me poussant date son atelier, il m’a avoué qu’il avait grand besoin de moi pour un conseil. « Je sais, a-t-il ajouté que vous êtes très expert dans la partie moteur. Je vais donc mettre à l’épreuve votre compétence pour nous tirer d’un mauvais pas. Nos expériences ont réussi, vous le savez. Nous avons couvert vingt, trente milles en revenant au point de départ… chaque fois que notre moteur ne nous a pas laissés en panne. Et ce satané moteur que nous avons construit de toutes pièces n’a pas l’air de vouloir s’améliorer en vieillissant. A terre, il a donné au frein un rendement de 24 chevaux. Il marche admirablement lorsque nous nous élevons, mais, après quinze eu vingt minutes, sa vitesse ralentit tellement qu’il nous semble qu’il va complètement s’arrenter. Je suis certain qu’il ne donne plus à ce moment qu’une force de quatorze ou seize chevaux.

Il faudrait donc, Monsieur Johnson, que vous nous consacriez quelques heures, que vous vous engagiez, si besoin en était, à venir nous aider dans nos expériences à titre de mécanicien. Nous serions même disposés à vous signer un engagement dans ce sens. Revenez me voir, nous recauserons. » Bien entendu, ajoute Johnson, j’ai demandé à réfléchir; ma foi, comme cette affaire doit devenir intéressante, j’ai bien envie d’aller leur donner le coup de main qu’ils sollicitent. En tous cas, vous voyez maintenant l’importance de cet aveu et vous saisissez bien le motif pour lequel ce « boys » ne convoquent pas encore le public à leurs essais. Je vous le répète, ce sont des malins.

Au « Dayton Daily News »

Le repas terminé, nous mettons le cap sur l’imprimerie du Dayton Daily News, à la recherche du fameux journal donnant le compte rendu d’une des ascensions de Springfield. Nous sommes reçus par le secrétaire de la rédaction. Tout à fait aimable, il commence par nous offrir un superbe havane et un verre d’eau glacée. Il parait très honoré de notre visite. Parlant quelques mots de français: « Bonjour, bonsoir, joli Paris? petites femmes », il me déclare qu’il est un grand ami de la France, étant né au Canada, d’un père Suisse et d’une mère Anversoise. Le trouvant en de si bonnes dispositions, je lui casse le morceau et je lui déclare que lui seul peut me procurer ce que je suis venu chercher à Dayton.

«  —  Allons! à titre de confrère, vous pouvez bien me donner un exemplaire du journal saisi?

— Impossible, il n’en reste plus que quelques numéros; et encore sont-ils sous clef. Il faudrait voir le directeur; je ne suis pas autorisé... mais attendez, il y a probablement dans notre imprimerie quelque typographe en ayant conserve une copie; alors, ce serait une question de quelque dollars. Montez au quatorzième étage; interrogez les employés, qui sait? peut-être aurez-vous la chance de trouver! »

Je monte, et naturellement Johnson me suit. Ah! Quel chic type que cet ancien poulain de Tom Eck! Sans lui, j’étais flambé.

Arrivé à l’imprimerie, nous exposons notre désir. Eureka! un typographe nous fait signe qu’il a l’article dans son portefeuille, mais qu’il ne s’en dessaisit pas… à moins que…

— Cinq dollars, lui dit Johnson, qui a tout de suite compris.

— Vingt dollars! répond le typo, et vous l’emportez.

Je tends dix dollars. L’article m’est remis. Je ne le lis pas; je le dévore. Il occupe la huitième de la première page. La manchette est éloquente: « Essais victorieux de la machine volante. » Puis, plus bas: « L’aéroplane des frères Wright atterrit après un vol très remarquable, près de Dayton. »

L’article, d’une cinquantaine de lignes, est illustré du portrait des deux marchands de cycles — que nous reproduisons ci-contre — et du schéma de leur appareil, lequel a été publie hier à cette même place.

Voici maintenant le compte rendu de l’ascension, le seul compte rendu qui ait jamais paru en Amérique.

Compte rendu d’une ascension

 Dayton (O.). — Orville et Wilbur Wright, les deux citoyens de Dayton qui ont fait de successives expériences de machine volante en décembre dernier sur la côte de l’Atlantique (Caroline du Nord), ont renouvelé hier leurs essais, Ils ont expérimenté leur dernier appareil devant une dizaine de témoins dans la grande prairie Huffman, près d’ici.

La machine s’est élevée dés le début à une hauteur de 25 pieds environ, mais un manque d’essence a été cause d’un arrêt dans le moteur. L’aéroplane est alors descendu lentement sur le pré. Le tuyau d’essence fut réparé sur place et un nouvel essais eut lieu une heure plus tard. Cette fois la machine fit le tour complet de la prairie, laquelle mesure un peu plus d’un quart de mille de côté. Avant de rentrer dans le hangar, l’aéronaute eut la coquetterie de décrire un immense huit à une hauteur de 40 pieds environ.

COMMENT IL EST PARTI

Le problème de la nouvelle locomotion est donc résolu. Durant huit semaines, les Wright ont travaillé mystérieusement, nuit et jour. Lorsqu’ils sont arrives hier à Springfield, ils étaient du succès. Ils avaient également à inaugurer un nouveau système de départ. Là aussi, la réussite a été complète. La machine sort du hangar sur plancher incliné d’un pied de largeur tout plus. Placée sur un chariot très ingénieux, elle glisse sur un rail jusqu’à l’extrémité du plancher, où, le moteur étant mis en marche, elle prend son vol immédiatement.

DESCRIPTION DE LA MACHINE

Le moteur employé est de 24 chevaux. L’appareil mesure 40 pieds dans sa plus grande longueur, et six pieds seulement dans sa plus gaude largeur. Les panneaux sont en toile à voile (canvas). Dans le milieu se trouve la partie motrice. L’opérateur est couché à plat ventre son estomac reposant sur un coussin. Il dirige son appareil avec deux guides en étoffe. Lorsque la machine est partie, les hélices tournent aven une rapidité extraordinaire. Il paraît qu’avant peu, les frères Wright atteindront une vitesse de 40 milles à l’heure.

FILS D’UN PASTEUR

Ils déclarent que l’absente de vent leur est aussi contraire qu’un vent très fort.

Les Wright sont les fils du pasteur protestant Bishop Milton Wright. Le prélat passe tous les loisir que lui laisse sa profession à surveiller et à  bénir la machine volante.

x

Voilà donc un point établi. Un journal au moins a parlé des exploits sans précédant accomplis en septembre dernier par les nouveaux pionniers de l’atmosphère.

Il nous reste maintenant à recueillir des témoignages précieux et à aller reconnaître le terrain où vient d’être résolu un des problèmes qui passionnent le plus l’humanité.

En route pour la prairie de Springfield.

(La fin à demain.)

ROBERT COQUELLE.

 

1905-12-26, Robert Coquelle, “La Conquête de l’Air par deux Marchands de Cycles”, L’Auto, Paris, Mardi 26 décembre 1905, Scrapbook - Library of Congress, US.

 

La Conquête de l’Air par deux Marchands de Cycles

————

L’AUTO” A DAYTON (OHIO)

——

IV

A la prairie Huffman. Interview de quelques témoins. Où l’on retrouve le père de Earl Kiser. Une ascension d’une heure 40 s’est terminée par une descente rapide au milieu de petits cochons noirs. Le doute n’est plus permis!

 

Mais avant de filer vers le théâtre des sensationnelles performances, je tiens à connaître quelques-uns des personnages cités en témoignage par les frères Wright. D’autant plus que l’heure est propice pour les trouver tous à leur bureau. La première porte à laquelle nous frappons est celle d’un gros bonnet de l’endroit. Il remplit, en effet, des fonctions qui équivalent à celles d’un juge de paix chez nous. Nos questions ne le surprennent pas. Il semble qu’il soit habitué à recevoir journellement de semblables visites, car aux premiers mots que nous lui adressons il nous dit, d’un air ennuyé:

— Ah! encore cette histoire! Mais enfin, puisque vous venez de Paris, je vais vous conter ce que j’ai vu. Je suis propriétaire d’un petit chalet situé non loin de la prairie où les Wright expérimentent leur aéroplane, à trois ou quatre cents mètres environ.

Liste des témoins cité par Wilbur Wright.

« Dans le courant de septembre j’ai été à différentes reprises témoin des ascensions de la machine volante. Cela m’a énormément intéressé et, malgré l’heure ultra-matinale à laquelle les inventeurs faisaient leur sorties, je n’en manquais pas une. J’ai vu évoluer l’appareil au-dessus de ma propriété avec une aisance extraordinaire. Je n’ai jamais éprouvé la sensation que le pilote courût le moindre danger. La façon dont il planait à une quinzaine de mètres à peine du sol, sans la moindre secousse, me donnait à penser que même en cas d’arête de la vapeur (sic) il n’aurait pas eu plus de peine à atterrir qu’un grand oiseau.

« — L’appareil est-il revenu chaque fois à son point de départ?

« — Presque toujours, mais en décrivant un très grand cercle.

« — Vous n’avez pas fait d’antre remarque pouvant nous intéresser?

« — Si, celle-ci: c’est que l’appareil ne marche pas d’une façon absolument horizontale. Il change constamment d’altitude. Son vol n’est qu’une suite d’ondulations. Jamais il ne pique du nez cependant… »

Nous remercions le « juge de paix » de sa grande amabilité, et nous allons provoquer d’autre témoignages. Un marchand de chaussures, un hôtelier nous donnent à peu de chose près le mêmes détails que le précèdent. On trouvera dans le cliché ci-dessus les noms des témoins écrits de la main de Wilbur Wright. Il ne nous reste plus alors qu’à grimper dans notre automobile et à prendre le direction de la désormais célèbre prairie du fermier Huffmann. Les indigènes nous apprendront peut-être d’autres tuyaux.

Le tracé de la sortie « en huit » exécutée devant le directeur du Dayton Daily News.

Les routes américaines, ah! mes amis, parlez-moi de leur charme. Des fondrières profondes où nos rues s’enfoncent jusqu’au moyeu, des morceaux de bois jetés eu travers du chemin et ne livrant passage qu’au tramway; use file ininterrompue de poteaux portant au loin la force, la lumière et la vie; l’inévitable ligne de chemin de fer que nul indice ne signale hormis la pancarte traditionnelle: « Stop! look! listent! », — arrêtez, regardez, écoutez — une suite de chalets tous plus rustiques les uns que le autre, qu’une étincelle de trolley éclaire de temps à l’autre jusqu’an plus profond de leur pièces, et c’est Springfield.

Nous avons quelque peine à trouver la route du fameux hangar. L’Américain est frileux et ne sorte plus dès que le soleil s’est un peu éloigné. Nous devons rouler pendant vingt minutes et gagne à nouveau la campagne. Ici, plus que de grosses poules aux pattes jaunes et de petits cochons à la peau aussi noies que celle d’Amalhou, qui puissent nous renseigner. Enfin nous arrivons. Le prairie Huffmann s’étend à perte de vue. Nous y accédons à pied, laissant l’automobile sur la route (?) à la garde de deux « boys » terrorisés par nos peaux de bique.

Le hangar, bâti solidement sur une légère ondulation du terrain, ne nous apprend rien de nouveau. Il est cadenassé. Il n’y a d’ailleurs rien à l’intérieur. Tout est déménage.

Nous n’avons plus grand temps devant nous. Si nous voulons voir d’autres témoins, il s’agit de faire vite.

Il y a là à peu de distance deux habitations qui nous paraissent être deux fermes. Des tas de foin, des charrues, un troupeau de vaches paissant aux alentours l’indiquent assez clarement. On y entre comme dans un moulin, car nulle clôture n’en empêche l’accès. Attire par les appels de son chien, le fermier paraît. On jurerait un gentlemen. Il est en bras de chemise, malgré la saison, a la moustache rasée et porte le petit chapeau rond, deux choses sans laquelle un Américain ne serait pas d’Amérique. Il est enthousiasmé par les expériences des frères Wright, mais il déclare qu’à aucun prix il ne consentirait à prendre leur place sur la poutre armée. L’ascension dont il a gardé le meilleur souvenir aurait, paraît-il, duré 1 h. 40 m. Une fausse manœuvre aurait même amené une descente assez rapide de l’appareil, non loin de la ferme, au beau milieu d’un troupeau de petits cochons noirs. Notre interlocuteur ajoute que tout le monde aux environs était convaincu de la réussite des inventeurs et qu’on n’a pas manifesté une trop grande surprise le jour où ils sont presque rentrés dans leur hangar, à leur retour.

La nuit est presque venue. « Si nous voulons rentrer à Dayton avec tous nos membres, il n’y a plus une minute à perdre », me dit Johnson.

Je quitte le pré historique avec regret. Souhaitant que quelque hasard m’y ramène un jour de façon à assister à la seule chose que n’ai pas vue: la machine volante dans une de ses sorties. A Dayton, au retour, Johnson me fait entrer chez le père de son associé Earl Kiser. Celui-ci qui a été amputé d’une jambe à la suite de son terrible accident de Cleveland, est pour le moment à Hot-Springs, où il se rétablit peu à peu. Son père fut témoin de ta sortie des Wright le jour ou l’appareil décrivit le fameux « huit » dont nous avons parlé hier, et que nous reproduisons ci-contre. A son avis, le problème de la nouvelle locomotion est résolu, et il ne faut plus que quelques travaux de mise au point pour qu’il tombe dans le domaine public.

Le directeur du Dayton Daily News, qui est venu me saluer à la gare, abonde dans le même sens.

A 6 heures du soir, je prends congé de Johnny Johnson, dont le concours me fut si précieux. Je lui dois des remerciements publics. Il les a.

Dans le rapide qui me ramène vers New-York, alors que nous filons à 90 kilomètres à l’heure dans une nuit noire, à travers des villes que notre passage réveille, je me dresse soudain sur ma couchette. Je me tâte les os. J’écoute les battements de mon coeur. Je suis entier. Mais, c’est égal, la chute fut violente...

La cloche attachée aux flancs de la locomotive, dont le tintement ne s’arrêtera qu’au bout du voyage, me rappelle à la réalité. Je sors d’un rêve. Monté sur un aéroplane, j’étais allé ne flanquer contre un bec de gaz, Ah! me reins…

Robert COQUELLE

P. S. — Notre collaborateur Georges Besançon nous donnera demain des détails techniques sur l’aéroplane des frères Wright, dont nous avons publié le dessin avant-hier.